Le combat du vide à Bruxelles : ASBL contre entreprises privées

La bataille pour Bruxelles vacante bat son plein. La question concerne surtout les bâtiments publics inoccupés, qui peut les gérer ? Les ASBL à la recherche de lieux pour des initiatives sociales ? Ou des entreprises privées qui veulent faire du profit et qui ont une relation complètement différente avec les occupants ? Pepijn Kennis de l’ASBL Toestand et Dries Vanneste d’Entrakt entrent en débat. « Vos occupants n’osent même pas nous donner une interview par peur d’être mis à la rue. »

Utiliser temporairement des bâtiments vides gagne en popularité à Bruxelles. De plus en plus de propriétaires privés comme publics, telles que Citydev, choisissent de prêter leurs biens immobiliers à des artistes, des artisans ou des start-ups, avant de commencer des travaux de rénovation. Le Studio CityGate à Anderlecht, BridgeCity à Schaerbeek ou See U dans les anciennes casernes d’Ixelles ne sont que quelques exemples.

Parce que l’occupation temporaire d’un tel bâtiment nécessite aussi des travaux préparatoires – électricité, petits travaux, permis d’urbanisme ou gestion générale – le propriétaire préfère s’associer avec un intermédiaire. Cela peut être une entreprise privée ou une association sans but lucratif telle que Toestand, qui gère des propriétés vacantes avec un but social.

Nous parlons à Pepijn Kennis (31 ans), qui vient d’être élu comme parlementaire de Bruxelles pour Agora, mais ici en tant que coordinateur stratégique de Toestand. Avec quelques autres ASBL, il a lancé Leegbeek, une campagne visant à mettre un terme à la logique de marché en cours en matière d’occupation temporaire.

« Je comprends de la part des propriétaires privés qu’ils travaillent en collaboration avec une société commerciale », dit Kennis, “mais les pouvoirs publics ne devraient pas suivre. Ils doivent montrer l’exemple en rendant les espaces qui appartiennent à tout le monde le plus accessible possible.”

De l’autre côté de la table, Dries Vanneste (40 ans), fondateur et dirigeant d’Entrakt, une société bruxelloise qui fait des bénéfices en faisant la gestion d’espaces vacants. Ils le font sans subvention, ni compensation du client. Mais en vendant autant de mètres carrés que possible. « Je trouve que ni nous ni les autres organisations doivent avoir le droit exclusif d’utiliser les mètres carrés vacants » estime Vanneste. « Il y a assez de place pour les deux modèles, je ne vois pas pourquoi on doit se mettre des bâtons dans les roues. Notre rôle est aussi souvent exagéré dans cette histoire. Deux de nos projets sont par hasard tombés dans le radar (Studio CityGate et l’ancien bâtiment Actiris, ndlr). Mais CityGate – en tant qu’immeuble de 22 000 mètres carrés sans aucune infrastructure – n’était certainement pas un cadeau. »

Alors pourquoi l’avez-vous accepté?

Vanneste: Notre bureau est à proximité, j’y passe souvent. C’était frustrant de voir cet immense bâtiment inutilisé alors qu’il y a énormément de possibilités. Puis, soudainement, il se libère à une période qui nous était favorable. Nous sommes installés là depuis trois ans et peut-être nous resterons encore pour trois autres années. Alors vous savez que vous allez pouvoir y faire des belles choses…

Vous voulez dire des belles choses pour la société, ou du profit ?

Vanneste: On n’en est pas encore à faire du profit. Avec CityGate, nous avons pris des énormes risques pour la petite entreprise que nous sommes. Si je l’avais fait en tant qu’employé, j’aurais été viré. Et notre programmation y porte une plus-value culturelle, sociale et économique ainsi que des équipements collectifs, tels que le skate park.

« En ce qui concerne les projets branchés, on est toujours a la traîne à Bruxelles »

A City Gate, il y a aussi des entreprises en démarrage. Une ASBL comme Toestand s’adresse aussi à elles ? Nous entendons de partout que vous êtes des gars ‘gentils et verts, mais très alternatifs’. Et que vous portez des valeurs différentes que les entreprises.

Pepijn Kennis: Oui, en effet. En premier lieu, nous voulons donner accès à des espaces aux personnes qui ont plus de difficultés.

Si une entreprise privée comme Entrakt se concentre sur les startups et les ASBL comme Toestand sur le social, alors le gâteau est simplement divisé en deux, non ?

Pepijn Kennis: Pour moi, le problème principal est que les pouvoirs publics, qui recherchent en toute urgence les moyens pour se rapprocher des citoyens, n’utilisent pas leurs espaces vacants pour accueillir des activités sociales.

Dries Vanneste: Il incombe aussi aux pouvoirs publics de stimuler l’économie. Avec Studio CityGate, nous sommes en quelque sorte un incubateur pour le vrai incubateur. Si vous avez une idée, vous pouvez l’essayer chez nous. Si vous réussissez, vous pouvez ensuite louer un espace via Citydev ou un opérateur privé. Si ça échoue, ça s’arrête là. Vous n’avez pris aucun risque financier et vous n’êtes pas lié par un contrat de location.

Mais vous n’avez pas non plus la protection d’un contrat de location. Ce n’est pas pour rien qu’en français on parle d’occupation précaire. Ce caractère précaire prend tout son sens dans les contrats.

Pepijn Kennis: Le modèle de gestion de nos lieux est un modèle de gestion collective. Dans les agences anti-squat, au contraire, il existe un rapport de force. J’ai ici avec moi un exemple : un contrat d’occupation, par hasard il est d’Entrakt …

Vanneste: (rires) Pas de problème.

Pepijn Kennis:… Il indique que les occupants ne sont pas autorisés à donner des interviews sans en avertir Entrakt. Certains occupants (« locataires », ed.) d’Entrakt n’osent pas nous donner une interview. Ils ont peur de simplement être mis à la porte après tous les investissements qu’ils auront faits dans le lieu. 

« Je pense que nous poussons le même chariot, mais dans une direction différente »

Vanneste: C’est en effet écrit dans le contrat. C’est notre rôle d’assurer que tout se passe bien, que les propriétaires, voisins, politiciens, etc. n’aient pas à s’embêter avec des problèmes. Ce sont parfois des sujets délicats que des interviews peuvent mettre en péril. Nous voulons garder le contrôle sur cela.

Pepijn Kennis: Garder le contrôle… c’est donc une approche top-down. Dans le contrat il est également indiqué que les occupants ne peuvent pas s’opposer à la planification de l’aménagement définitif. Il me semble qu’il ne revient pas à une entreprise privée d’enlever ce droit démocratique aux gens ? De plus, je lis que vous travaillez avec une indexation de 3,5% …

Vanneste: Chose que nous n’avons pas encore appliqué. Kennis: … quel que soit l’indice réel. Et les occupants doivent payer 100 euros par heure de retard au rendez-vous de la remise de la clé. Ces conditions conduisent à de nombreuses plaintes.

Ce murmure atteint également notre rédaction. Et sur le mur du studio Citygate il y a un  graffiti “Entrakt voleurs”.

Vanneste: Il y a des gens qui pensent que tout ce qui est vide leur appartient. Nous utilisons également ces espaces et alors ça cause des conflits. Je ne pense pas que ce sont des gens qui sont impliqués dans nos lieux qui écrivent « Entrakt voleurs » sur les murs.

Kennis: Les plaintes viennent quand même souvent des personnes qui louent un local chez vous ou chez des entreprises similaires. Ils sont confrontés à un manque d’intimité, à des factures inattendues ou à des augmentations de prix soudaines…

Vanneste: Les factures ne tombent pas du ciel et les prix ne montent pas comme ça. Des gens mécontents, vous les trouverez toujours, et peut-être il y a de l’insatisfaction simplement parce que leur projet n’est pas dans le bon bâtiment.

Mais on parle bien d’un rapport de force. Par exemple, les utilisateurs déposent la garantie sur un compte d’Entrakt et non pas sur un compte bloqué. Pour que vous puissiez conserver le montant souhaité de la garantie pendant les discussions.

Vanneste: (laconique) Oui, c’est vrai. Mais si nous utilisions un compte bloqué, cela impliquerait une administration supplémentaire, des coûts supplémentaires et, finalement, une indemnité d’occupation plus élevée. C’est aussi simple que ça.

Kennis: C’est un argument que Uber utilise également. C’est ce que l’on appelle souvent l’ubérisation du logement. Vous amenez les gens dans un système où il n’y a pas de protection sociale.

Vanneste: Mais ils n’ont pas cette protection sociale avec vous non plus.

Kennis: Mais chez nous les occupants ne doivent pas soumettre un extrait de casier judiciaire, une déclaration de revenus ou une assurance familiale. Ce sont des choses que la loi concernant la location n’autorise même pas ! En occupation temporaire, on échappe à cette loi et on se retrouve dans une zone grise. Cela peut constituer une pente glissante vers une précarisation encore plus grande pour des personnes qu’on appelle effectivement des occupants précaires.

Vanneste: Ce qui se passe dans la pratique est beaucoup moins invasif que ce qui est indiqué dans le contrat. En ce sens, vous devriez le lire comme un contrat d’assurance. Quand vous lisez cela, vous vous demandez également: pourquoi est-ce que je signerais ça? Mais dans la  pratique, nous sommes corrects envers tout le monde. Au fait: vous dites aussi que nous sommes en position de force. Et bien, je peux vous assurer que dès que nous ferons quelque chose de vraiment scandaleux, les journaux en seraient remplis et tout le monde se plaindrait auprès des politiciens. Donc cette position dominante est très relative.

Toestand gère un bâtiment avec les occupants. Est-ce que ça marche bien ?

Kennis : Ce n’est pas toujours rapide, il y a un rythme différent avec tout le monde. Cela nécessite de l’énergie, du temps, c’est une approche tout à fait différente. Mais, comme dit l’expression : Seule tu vas plus vite, mais ensemble tu vas plus loin.

Comment voyez-vous l’évolution de l’occupation temporaire ? Comment ce sera dans cinq ans?

Vanneste: Il y aura une professionnalisation encore plus poussée, car la gestion n’est certainement pas encore parfaite. Mais je pense qu’on s’aide mutuellement en ce qui concerne l’évolution de l’occupation temporaire. (s’adresse à Pepijn Kennis): Je ne sais pas si vous êtes d’accord ?  Sans Entrakt, l’occupation temporaire aurait moins évoluée. Tout le monde tire sur le même chariot, ce qui sert à tout le monde .

Kennis: Je pense que nous poussons le même chariot, mais dans des directions différentes (rire).  J’espère que d’ici cinq ans, nous allons passer à une sorte d’occupation de transition, où l’occupation temporaire participe au développement de l’aménagement définitif.  Mon espoir est que les autorités prennent l’initiative dans ce sens.

Le gouvernement joue parfois un rôle plus actif, comme dans le projet See U, l’occupation temporaire des anciennes casernes d’Ixelles.
Kennis: Les autorités publiques y investissent pour que le gestionnaire ne soit pas obligé de prendre des risques. Les occupants paient les pouvoirs publics et le gestionnaire reçoit une commission fixe. Il n’y a donc plus d’équilibre des pouvoirs. Un modèle intéressant, mais avec See U, ils ont sélectionné le gestionnaire sur base du prix. La gestion est assignée au candidat le moins cher.

Comment Bruxelles se porte à l’international?

Kennis: Aux Pays-Bas, vous avez vraiment cette ‘ubérisation’ et sa surenchère :  « Je peux gérer ce bâtiment et vous le rendre demain. » Ou: « Je peux vous le rendre en cinq heures ». C’est la course vers le pire.

Vanneste: C’est vraiment comme ça. Ou, en tant qu’occupant, tu viens simplement chercher la clé et signer, sans même avoir vu le bâtiment. L’occupation temporaire est, bien sûr, plus connu là-bas. Il existe depuis trente ans et c’est devenu un vrai business.

Kennis: Je vois cela comme un risque.

Vanneste: Et en termes de projets branchés: nous sommes toujours à la traîne mais nous rattrapons vite.

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